Notre blog a donc pour but de présenter et d’étudier le plus précisément possible un aspect du travail de Nan Goldin: l’omniprésence.

Cet aspect est d’abord rendu visible explicitement dans les autoportraits de la photographe, puisque la plupart du temps, elle se met en scène en utilisant un cadrage rapproché. Mais, l’artiste est aussi présente sur ses photographies, même lorsqu’elle n’y apparaît physiquement. Et il semblerait que ce soit là, l’aspect le plus intéressant de son oeuvre. Elle est omniprésente.

Nan Goldin, Self-Portrait on Bridge, Golden River, Silver Hill Hospital (1998) Conneticut

On peut alors ressentir sa présence de différentes manières. D’abord, à travers le regard que portent ses amis sur elle en hors-champ. Mais aussi, à travers le regard qu’elle-même porte sur eux. Un regard qui se veut plus bienveillant que voyeur. Car depuis le décès de sa soeur Barbara, ses photographies sont pour elle, le moyen de se rappeler de sa vie, de ses moments passés avec ses proches, c’est son journal intime.

En réalité, elle met le spectateur dans une position de voyeur et celui-ci devient de ce fait, omniprésent dans l’oeuvre. D’ailleurs, elle « garde » une place au spectateur dans beaucoup de ses photographies avec ces chambres vides, ou ces paysages déserts… Et grâce à cela, ce dernier se retrouve alors face à lui-même.

Stromboli at Dawn (Volcano), 1998

Les mauvaises interprétations des journalistes, critiques d’arts et spectateurs ont participé à la mauvaise perception de l’oeuvre de Nan Goldin puisqu’elle fut même censurée à plusieurs reprises. Mais que lorsque l’on connait l’histoire de la photographe, on voit qu’il ne s’agissait pas seulement pour elle de diffuser des photos « trash » aux sujets tabou. Il s’agissait finalement de rendre compte de sa vie, et de celle des gens qui en faisaient partie, quel que soit leur « milieu ».

'Everybody came out of the body of a woman, and that should not be forgotten, or be frightening'

Son omniprésence apparaît donc dans le choix des motifs photographiés, mais toujours à la manière d’un journal intime. Son oeuvre traite alors autant de sexualité, d’amour, d’amitié, de mythologie et de nature que de religion, de mort et de maladie… Ce sont certes, des thèmes universels, mais elle les aborde de façon très personnelle. D’ailleurs, elle développe aujourd’hui cette diversité à travers la photographie des bébés de ses amis, comme pour créer une sorte de continuité. On peut voir quelques-unes de ces photographies dans l’article du journal The Guardian du 9 août 2011.

Inès M. et Amandine B.

Nan Goldin et « l’universel »

Cookie and Vittorio in the woods, Nan Goldin, 1986, Sorrento

L’oeuvre de Nan Goldin, on l’a vu, a souvent fait l’objet de censures ou de remarques négatives de la part des critiques et des journalistes.

Pourtant, ses photographies reçoivent toujours des acheteurs, les musées et les galeries continuent d’exposer ses oeuvres et les spectateurs suivent encore son travail. A ce propos, on entend souvent dire que si les oeuvres de Nan Goldin nous touchent autant c’est parce qu’elles ont un caractère universel.

A priori, le caractère universel des oeuvres de l’artiste n’est pas évident car le spectateur parait avoir du mal à s’identifier aux sujets photographiés comme Cookie Mueller, Joana ou Siobhan puisqu’il ne les connaît pas.

Ainsi, pourquoi les photographies de l’artistes nous touchent-elle autant ? Que faut-il entendre par « universalité  » et dans quelles mesures peut-on en parler si les sujets photographiés nous sont étrangers? Au contraire, si nous sommes réceptifs à ces oeuvres, n’est-ce pas parce que Nan Goldin nous laisse les investir avec nos particularités?

L’universel, c’est ce qui concerne tous les hommes. Dans un premier temps, on a d’abord du mal à comprendre en quoi des photographies de transsexuels, d’amis de Nan Goldin ou les autoportraits de l’artiste battue ont quelque chose à voir avec nous.

Pourtant, le dossier de presse des Arts Plastiques fait le contre-rendu de l’exposition « Soeurs, Saintes et Sibylles » et affirme que celle-ci pose une question universelle. Cette exposition a eu lieu en 2004 à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière lors du Festival d’Automne de Paris qui depuis 1972 organise tous les ans des expositions et des espaces de travail pour les artistes et les professionnels. Il se donne pour mission de diffuser en France des oeuvres inédites, expérimentales et principalement non occidentales.

Ce dossier de presse explique que l’exposition de Nan Goldin pose une question universelle à savoir  » l’idée du piège vécu par la femme, au propre et au figuré, dans un double contexte psychologique et mythique » à travers la projection de photographies et de vidéos de Barbara, de Sainte Barbe et de Nan Goldin.

Cette idée de piège traverse toute l’exposition et est directement exprimée dans le titre. En effet, il fait référence à l’enfermement en hôpital psychiatrique des deux soeurs  (Nan Goldin et Barbara). Le thème est aussi exploré à travers les Saintes et principalement Sainte Barbe qui fut enfermée par son père afin de rester vierge. Par contre, le dossier de presse ne précise pas le rapport entre l’enfermement et les « Sibylles ». On peut toutefois le déduire car les sibylles antiques sont des prêtresses qui interprétaient et énonçaient sous forme d’énigmes le message divin. Elles sont donc réduites à un instrument d’interprétation.

De cette manière, même si nous ne connaissons ni les personnes photographiées ni leur milieu, ces photographies nous touchent et cela parce qu’elles traitent de questions universelles. C’est-à-dire que c’est à travers des motifs personnels, une histoire propre à l’artiste que cette dernière soulève des interrogations qui l’a dépasse et nous concernent tous.

Barbara avec un masque, Washington D.C., 1953

Cette idée est largement développée dans le mémoire de Valérie Comtois daté de 2009: « LA NAISSANCE DE LA FIGURE DE BARBARA :ANALYSE DE SŒURS, SAINTES ET SIBYLLES DE NAN GOLDIN ». Cette chercheuse en littérature de l’Université du Québec à Montréal essaie de comprendre comment l’oeuvre de Nan Goldin arrive à agir sur nous et ce à travers l’exemple de « Soeurs, Saintes et Sibylles ». Elle étudie la réception de l’exposition mais aussi celle du livre éponyme et met les deux en relation.

Précisément, dans le chapitre 2 « La figure-trace de la « soeur » » Valérie Comtois explique que ce ne sont pas les scènes crues qui nous fascinent mais leur « universalité ». L’artiste arrive à nous fasciner en traitant des relations entre les personnes et des thèmes tels que « l’amour, la mort, la culpabilité, la responsabilité et le désir ».

C’est-à-dire que même si nous ne connaissons pas les personnes sur les photographies nous nous y identifions à travers les sentiments qu’elles expriment et que nous avons déjà ressenti. Certes, les émotions ne sont pas exactement les mêmes puisque le contexte et les causes sont différents mais cela suffit à nous « rapprocher » des sujets et par conséquent de nous-mêmes.

Ainsi, si nous revenons à l’exposition « Soeurs, Saintes et Sibylles », il nous est maintenant possible de comprendre en quoi elle agit sur nous. En effet cette exposition nous touche même si nous n’avons pas de soeur nommée Barbara ou que nous ne sommes jamais allés en hôpital psychiatrique. En réalité, ce sont les relations personnelles et les émotions véhiculées par les photographies présentes qui nous touchent parce que nous les avons déjà vécues: relations difficiles avec son entourage, la perte d’un proche ou encore les rapports hommes/femmes.

Cependant, d’autres photographes traitent de relations interpersonnelles, traduisent des émotions que nous avons déjà ressenties sans que cela nous touche. En réalité, le caractère universel de l’oeuvre de Nan Goldin  ne se réduit pas au simple fait de traiter des émotions communes. Il n’est possible qu’à travers une utilisation pensée du médium photographique.

D’ailleurs, Valérie Comtois explique et développe cette idée. Selon elle, l’universalité de l’oeuvre de Nan Goldin passe par le fait que le spectateur s’identifie au sujet et à ses émotions. Ceci est possible parce que l’oeuvre de Nan Goldin doit être pensée comme un tout, elle va de pair avec sa vie et elle s’organise en séries et en « extended portraits ». C’est-à-dire que le spectateur parvient à s’identifier à Cookie Mueller par exemple parce que celle-ci est présente dans plusieurs photographies et sous plusieurs aspects. Le spectateur à donc l’impression de la connaître et se sent concerné par ce qu’elle ressent. La photographie est donc capable de rendre familier ce qui nous est étranger en fonction d’un angle de prise de vue, d’un cadrage ou d’un éclairage particuliers.

Enfin, si l’oeuvre de Nan Goldin nous touche tant et qu’on peut la qualifier d’universelle, c’est précisément parce qu’elle nous fait participer à son universalité avec nos particularités. A partir de l’instant où l’artiste nous laisse une place dans ses oeuvres, elle nous permet de la modifier, de la moduler et de l’interpréter. En ce sens, l’universalité ne doit pas se confondre avec la globalité. La globalité est ce qui doit être considéré de manière entière alors que l’universalité est ce qui concerne tout le monde (religion, mort etc.) mais c’est aussi ce qui ne réduit pas les particularités de la pensée et des idées à un tout, à quelque chose de commun.

Précisément, Valérie Comtois explique que la photographie est et restera « une énigme » car elle est toujours sujette à l’interprétation et présente toujours des « blancs » que le spectateur devra combler lui-même. Ces blancs peuvent être assimilés à l’oubli et à la mort de la mémoire en quelques sortes.

Nan Goldin « conçoit » donc ses photographies dans le but d’y faire entrer notre imaginaire et ce que nous avons de plus personnel. Ainsi, entre deux photographies d’un même sujet un certain laps de temps s’est écoulé et nous avons le choix de décider ce qu’il a bien pu se passer durant ce moment. De la même manière, nous investissons les espaces « vides » et les paysages déserts pour y projeter notre propre histoire et nos propres désirs. Chaque spectateur participe par une interprétation personnelle à l’oeuvre de Nan Goldin et par conséquent la fait rester en vie.

En réalité, si l’oeuvre de Nan Goldin nous parle tant c’est parce qu’elle offre une vision de la réalité qui n’est pas figée et à laquelle nous participons. En ce sens, nous pourrions oser un parallèle entre l’oeuvre de Nan Goldin et le livre le tramway de Claude Simon car ils offrent chacun une réflexion sur la mémoire. Celle-ci est discontinue, fragmentée, mouvante et ne peut se concevoir qu’à travers l’oubli et l’insinuation de l’imaginaire pour le combler. Ainsi, le spectateur est face à une énigme qu’il doit résoudre et dans laquelle toutes les interprétations sont permises. Il n’est pas face à une oeuvre qu’il devrait simplement observer, étudier de manière objective. Il en fait son oeuvre  qu’il peut construire et déconstruire indéfiniment.

Inès M.

Photographier pour survivre

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Sheryl Garatt a publié un article sur Nan Goldin sur le site de The Guardian sponsorisé par The Observer, dans lequel elle s’attache à nous raconter la descente aux enfers de l’artiste jusqu’à la période de 1986 à 1988, une période qui, comme le dit l’artiste, fut « très très sombre ».

Outre l’aspect biographique de cet article, l’auteur souhaite montrer ce que représente la photographie pour Goldin. Car ce médium est un point d’ancrage, il l’a suivit dans sa descente et a enregistré les moments les plus noirs de sa vie, mais lui a également permis de se reconstruire : « je me suis arrêtée à un moment » nous dit Goldin « puis j’ai repris pour rester en vie ».

Sheryl Garatt ayant rencontré Nan Goldin, elle ne présente pas au public un récit fantaisiste, mais elle montre que les œuvres de cette artiste sont emplis d’une cohérence de plus en plus visible depuis quelques années.

Par ailleurs, si les clichés de Goldin sont personnels, certains ont fini par acquérir une dimension plus universelle avec un message plus précis. On retrouve cela notamment dans la série de photographies qui représente les proches de Goldin atteints du Sida. L’artiste a toujours dit que la photographie lui permettait de garder en mémoire le souvenir de ses amis défunts.  C’est ainsi que la photographie agit comme une mise en garde à la mort.

Comme nous l’avons dit précédemment, cet article met aussi en évidence l’évolution du parcours artistique de Goldin. Toute son œuvre entièrement liée à sa vie personnelle a évolué au même rythme. L’exemple sur lequel s’appuie Garatt, et qui est effectivement révélateur, est l’apparition de bébés dans les photographies de Goldin, que l’on peut visualiser sur The Guardian. Cette nouveauté vient seulement du fait que ses proches ont aujourd’hui des enfants. Et c’était inéluctable pour une artiste comme Goldin, qui s’inspire de sa vie et surtout de son entourage, d’arriver à un stade plus assagi et plus réfléchi de sa vie, à partir duquel sa réflexion personnelle s’est aussi vue grandir.

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Nan Goldin, Isabella Ghost, 2002

Les photographies de Goldin restent, et resteront toujours celles d’une artiste qui a fait de sa vie une œuvre elle-même. L’omniprésence de Nan Goldin est inévitable ! Si elle ne l’était pas cela rendrait peut être son travail faux et mis en scène. Or c’est tout l’inverse de son œuvre puisque la majorité des photographies de Nan Goldin sont prises de manière instantanée.

S.V.

Un « journal intime » photographique

Nous avons déjà abordé les raisons qui ont poussé Goldin à entrer dans l’univers qui la caractérise. Mais pour mieux comprendre, il faut lire un article publié par le bbb un centre d’art contemporain toulousain qui traite la question plus en détails.

La photographie est un « journal intime » en image, elle permet de « capter les moments intimes ou sociaux de son existence ». Le déclencheur, la naissance de cette volonté chez Nan Goldin de conserver sa vie, est en lien direct avec le suicide de sa soeur mais pourquoi ?

Simplement parce que, comme elle le dit, elle n’arrive plus à se remémorer ni « ses traits » ni « son caractère ».

A travers ce médium, l’artiste veut préserver ses proches.

Elle photographie son quotidien, celui de ceux qu’elle aime et qu’elle a aimé. Parfois mis en scène, parfois capturé sur le vif, la photographie lui permet alors de saisir son histoire, son état d’esprit.

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Simon et Jessica s’embrassent dans la piscine, Avignon, 2001

Cette volonté se retrouve aussi dans les slideshow qu’elle réalise comme  » The Ballad of Sexual Dependency ».

La présence visible ou non de l’artiste dans ses œuvres est liée à ça. Elle photographie ses proches pour elle même avant tout et au delà d’un simple travail artistique, ses clichés sont empruntes de sentiments et surtout tirés de la réalité.

ImageSimon et Jessica face à face, visages à moitié éclairés, Paris, 2001

L’article du bbb le dit de façon très claire, elle souhaite « capturer non seulement un instant mais ce qu’il représente, capturer son essence et ce pour quoi il est si important aux yeux de Nan Goldin et le transmettre, avec sa vision ». Elle veut à travers ses œuvres montrer aux autres, au public, ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent et ce qu’elle a vécu dans ce milieu si tabou et pourtant si réel.

S.V

Construction d’une idendité photographique

Comme nous l’avons déjà dit, Nan Goldin à de nombreuses reprises, a vu son histoire être réécrite par des critiques ou même par des amateurs. Ce qu’il faut bien comprendre et que Nan Goldin dit elle même de façon claire dans l’interview qu’elle donne au mensuel les Inrocks c’est que la photographie est pour elle un « moyen d’enregistrer sa propre histoire , empêcher sa révision, sa réécriture ».

La photographie est le moyen le plus simple et le plus efficace selon elle de préserver son histoire et surtout la vérité.

La vérité est une notion importante, peut être même fondamentale dans l’œuvre de cette artiste. Elle était et est encore aujourd’hui qualifiée de marginale par beaucoup de personnes en raison de ses photographies « trash » qui traitent de sujets tabous pour l’époque.

C’est justement à travers ce mot « tabou » que réside l’élément déclencheur du début de la carrière de Nan Goldin. C’est sa famille « normale » et la société censurée qui ont poussé Goldin à entrer dans cet univers cru mais beaucoup plus tolérant et emprunt de vérité. Sa famille a simplement accepté la censure qui fut appliquée au suicide de sa soeur et comme il l’a déjà été mentionné dans les articles précédents, la mort de la soeur de l’artiste fut un élément marquant pour elle.

ImageNan Goldin – Valerie and Gotscho embraced, Paris, 1999, Galerie Yvon Lambert

L’interview publiée par les Inrocks nous permet de comprendre tout d’abord les raisons qui ont poussé Goldin à devenir ce qu’elle est aujourd’hui et ensuite entrevoir son opinion sur les œuvres qu’elle réalise.

Dans la seconde partie de l’interview nous pouvons effectivement percevoir le travail de Goldin selon sa propre vision en ce sens son travail est « le miroir » de ses amis et d’elle-même. Ce qui est donc indéniable dans les travaux de cette artiste c’est que toute son œuvre est personnelle et totalement subjective. Ces travaux sont pour la plupart le reflet de sa vie et de la sienne avant tout d’où cette notion d’omniprésence. Les sujets de ses clichés sont ses amis, ses proches, les personnes qu’elle aime donc de toute évidence les personnes qui l’entourent et qui reflètent la vie qu’elle mène.

S.V.

 » The Ballad of Sexual Dependency « 

Nan Goldin, Nan and Brian in bed, New York City 1983

Les photographies de Nan Goldin choquent, marquent, laissent une trace en chacun. Eva Respini, dans son article Live Through This: Nan Goldin in Pictures by Women: A History of Modern Photography, sur le site du Moma, nous livre ses impressions lorsqu’elle a découvert The Ballad of Sexual Dependency.

Il s’agit d’un diaporama de sept-cent photographies en couleurs, racontant de façon profondément personnelle la vie de l’artiste, avec ses amis et ses amants… des années 70 à 80 à New-York.

Nan Goldin, Heart-shaped bruise, New York City 1980

La journaliste met en avant le fait que les photos de Nan Goldin renvoient à une fluidité entre la vie de l’artiste et son art, qui sont liés, car sa vie c’est son art, nous avons abordé ce sujet à plusieurs reprises. Finalement, The Ballad est son journal, et les photographies qu’elle présente se caractérisent par cette esthétique instantanée et informelle, très caractéristiques du travail de Goldin. Les expériences personnelles de Goldin, sont la matière première pour son art, et la sexualité est au cœur de son œuvre. Elle démantèle les codes de l’identité sexuelle, et elle fait de ce diaporama bien plus qu’un récit.

Alors, Eva Respini invite les visiteurs à voir l’oeuvre avec un regard ouvert, et absorbeur car ses photographies restent en soi bien plus longtemps qu’on le pense…

C.B.

Photographier son intimité, sans retenue, pour se souvenir.

Stefen Westfall, en 1991 publie une interview de Nan Goldin dans le magazine Bomb. Il commence par raconter sa première impression à la vue des photographies de Nan : « un coup de poing dans l’estomac ».

Sa première question à l’artiste est brève, et directement adressée au travail de Nan : « Do you think that photography can instruct in some way? ». Nous comprenons facilement l’intérêt de Nan pour ses révélations sur sa vie, sur ce qui l’entoura pendant des années.

Après une rapide exploration de son enfance, le journaliste amène Nan vers les questions d’inspirations et d’arts contemporain de l’époque. Nous apprenons ainsi que la photographe admirait beaucoup le travail de Larry Clark, mais contrairement à ce que l’on peut lire sur quelques sites biographiques mal renseignés, elle n’aimait pas tout le travail de Diane Arbus, car elle détestait son approche particulière aux travestis. Or le milieu travesti a fait partie de sa vie pendant plusieurs années car elle a vécu avec eux, elle fut amoureuse de l’un d’eux. Donc son approche photographique, particulièrement intimiste dans ce milieu, n’a absolument rien avoir avec le travail d’Arbus sur le même « thème ». Par ailleurs, plongée dans le milieu de la nuit, Nan Goldin a commencé à boire et à se droguer. Si bien qu’il y a une partie de son travail fut réalisé alors qu’elle était sous l’emprise de ces substances. Totalement obsédée par la mémoire, elle ne pouvait plus photographier en étant sobre ! : « I really believed that if I couldn’t work without drugs, that I could not stay sober. ».

Se construisant une nouvelle famille, dans un nouveau milieu, dans un autre état physique, et mental, Nan s’est attachée à photographier ce qu’elle vivait, avec spontanéité, improvisation, de sorte que ses photographies sont les documents les plus précis qu’elle peut avoir de ce qui était là, de sa vie, de son intimité, sans aucun jugement ni analyse.

« These were the people I lived with, these were my friends, these were my family, this was myself. I’d photograph people dancing while I was dancing Or people having sex while I was having sex. Or people drinking while I was drinking. There was no separation between me and what I was photographing. »

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Siobhan and Kirstie, Nude Laughing, NYC, 1990. © Nan Goldin.

Finalement, nous saisissons l’enjeu du travail de l’artiste. Nous en avons déjà parlé précédemment, dans d’autres articles sur le blog, il s’agit de la notion de mémoire. L’article se termine effectivement sur une note qui résume assez bien la volonté de Nan Goldin quant à son désir de photographier depuis son adolescence. Elle le dit elle même au cours de l’interview : elle a toujours cru qu’en photographiant quelqu’un, jamais elle ne le perdrait. Mais après la mort de sept ou huit de ses amis les plus proches, de dizaines et de dizaines de personnes parmi ses connaissances, elle s’est rapidement rendue compte que la photographie ne préserve rien. Elle ne remplace pas la personne et ne repousse pas la mort. Contrairement à ce qu’elle a longtemps pensé, la photographie ne conserve pas une vie.

C.B.

Intimité et corps

Dans l’œuvre de Nan Goldin l’intimité est liée à l’importance du corps. Nan Goldin n’hésite pas à s’immiscer dans la vie la plus intime de ses amis quitte à les photographier nus. Nan Goldin a participée à l’exposition ELLES du centre Georges Pompidou à Paris. Elle a exposé son œuvres intitulée Heartbeat réalisée en 2000-2001. L’article ,qui est écrit sur le blog de l’exposition ELLES, est rédigé par Eléonore Antzenberger actuellement professeur de littérature à l’université de Nîmes, décrit le travail de Nan Goldin. Dans Heartbeat Nan Goldin veut principalement dévoiler les corps au moment de l’acte sexuel, sans vouloir modifier quoique ce soit. Elle expose les corps avec simplicité, sous tous les angles. Cette exposition est un très bon exemple pour montrer le lien entre intimité et corps.

D’ailleurs, cette exposition des corps en lien avec le sexe, la drogue, la fête, lui a valu d’être censuré. Un article publié par Culturebox dans le magasine Francetv, explique que Nan Goldin devait exposer 1000 photographies, notamment celle de son œuvre The Ballad of Sexual Dependency, dans un musée de Rio, Oi futuro,  au Brésil ; mais ils, les organisateurs, avaient décidé d’annuler cette exposition à cause des corps nus, et des thèmes « trash » qui font partis de l’œuvre de Nan Goldin. Ce sera finalement le musée d’art moderne qui acceptera d’exposer ses œuvres du 11 février au 8 avril 2012.

A.B.

Heartbeat, 2000-2001, coll.centrepompidou

Oeuvres de Nan Goldin

Nan Goldin depuis le début de sa carrière de photographe a réalisé de nombreuses œuvres, et de nombreuses expositions. La Matthew Marks Gallery  propose une liste des œuvres exposées dans la galerie, ainsi qu’une liste de tous les musées où Nan Goldin a exposée, et toutes les expositions auxquelles elle a participée. De plus chaque expositions, œuvres sont décrites.

Dans nos articles, nous proposons aussi une explication de certaines expositions. Le film de Nan Goldin I’ll be your mirror est détaillé dans un article de la catégorie « la vie de Nan Goldin », ainsi que son expostion The ballad of sexual dependency. Ensuite, l’exposition Scopophilia au musée du Louvre, est expliquée dans l’article sur le voyeurisme. Puis un article est consacré à ses autoportraits. Dans la catégorie intimité vous trouverez un article portant sur son exposition ELLES au centre Georges Pompidou avec son oeuvre Heartbeat. Puis dans la catégorie réception de l’oeuvre de Nan Goldin vous trouverez l’exposition Soeurs, Saintes et Sibylles.

A.B.

Valerie in the Mirror, 1999.

Joana Laughing, 1999

Autoportraits : entre autodestruction et sentiments

Comme nous le savons, les photographies de Nan Goldin expriment de nombreux sentiments, à certains moments de sa vie. Silvia Lippi s’est attachée à mettre en valeur les thématiques de la vie et de la mort dans ses photographies. Nous allons donc tenter de mettre en relation ses idées avec les autoportraits que Nan a pu réaliser.

Dans son article « La vie et la mort dans les photos de Nan Goldin », Silvia Lippi développe l’idée selon laquelle ses photographies, et ses autoportraits, « plus que des reportages ou des témoignages de la vie «underground» dans les grandes villes du globe, (…) montrent de façon crue et directe des sujets en souffrance, sujets tragiques mais parfois vivants et joyeux, qui font face, selon l’expression de Lacan, à leur douleur d’exister. ».

Silvia Lippi, pour illustrer ses propos, reprend l’exemple de son fameux autoportrait Nan un mois après avoir été battue (Nan one month after being battered), en 1984. « Voilà une femme masochiste (qui s’est fait battre) », pourrait-on en conclure. Mais, Nan n’est pas masochiste, sinon ses photos n’auraient pas fait le tour du monde, puisque les histoires de pervers n’intéressent qu’eux même affirme Lippi. Les photos de Nan Goldin expriment la destruction – ou l’autodestruction – et non le trait masochiste des sujets représentés, quand il ne s’agit pas d’autoportraits. Et cet autoportrait, pris quelques temps après avoir été battue par son petit ami, en atteste. Cette photographie appartient aussi à la série intitulée « All by Myself », une série de diapositives montrant son propre délabrement physique et mental durant cette période, puisqu’en 1988, Nan Goldin entre en cure de désintoxication. Et les autoportraits qu’elle a fait pendant cette cure sont rassemblés dans le livre paru en 1994.

 

Nan Goldin, All by Myself, 1993−1996 (Detail), © Nan Goldin / Courtesy Matthew Marks Gallery, New York

Valérie Comtois, dans son texte de mémoire dans lequel elle étudie l’impact de l’oeuvre de Nan Goldin sur nous, en tant que spectateur, pense que la photographie permet à l’artiste de se retrouver : « So that was the first time I consciously understood how much I was using the camera to reassemble myself. » Goldin explique ailleurs que la photographie lui permet de se reconstruire parce que les clichés lui révèlent son regard.

Mais, si nous avons longtemps pensé que l’art permet de dépasser un quelconque trauma, (et pour Nan, ils sont nombreux) Silvia Lippi nous laisse penser le contraire. Elle nous rappelle qu’en 2000, l’artiste a été hospitalisée au Roosevelt Hospital de New York, et en 2002, suite à une grave dépression, au Priory Hospital de Londres. Les photos de cette période sont éloignées, d&tachées, comme si Nan s’était éloignée de la vie. D’autres sont très dures, comme celles qui la montrent en train de se mutiler un bras avec une cigarette. Elle écrit : « Je me fais mal pour voir si je ressens encore quelque chose. Je me concentre sur la douleur. La seule chose réelle. »

Nan Goldin, Self portrait in pyjamas the Priory, Roehampton, London 2002

« Pour moi, la photographie est le contraire du détachement. C’est une façon de toucher l’autre: c’est une caresse » déclare Nan Goldin. Et son travail est bien émouvant, il nous touche, il nous bouleverse. Dans certaines photos, Nan nous regarde, nous observe, en face du fauteuil de sa chambre d’hôpital, où elle allume cigarette après cigarette, elle est là mais c’est comme si elle avait été abandonnée par la vie.

C.B.